Le 6.57 Crew de Portsmouth au pub, en pleine mode tennis (1982-1984).

Tu as remarqué le look ‘casual’ dès qu’il a débarqué?

Cass: La première fois, c’est quand j’ai vu les jeunes de Liverpool et d’Everton vers 1979, ils aimaient porter des Adidas Samba avec des jeans Lois coupe droite et des coupe-vent Adidas, mais c’est surtout leurs cheveux qui m’ont scotché, une coupe efféminée qu’on allait appeler plus tard ‘flick’ ou ‘wedge haircut’. Je voyais ça comme un look de gringalet, pas aussi stylé que le Soul Boy ou les mecs sapés comme Brian Ferry qui peuplaient la rude et menaçante West Ham firm.
Le terme ‘casual’ n’est pas le nom que les mecs appartenant à des firms se donnaient. Il est devenu populaire grâce aux jeunes membres de la ICF (Inner City Firm de West Ham), appelés les ‘Under 5s’ à cause de leur âge. C’est cette jeune garde qui a commencé à ajouter un peu de couleur à cette tendance et à lui donner un look londonien distinctif. Le look sportswear, mélange de marques de tennis, de ski et de golf, a remplacé le look ‘psiv’ londonien composé de sape Gabicci, Pierre Cardin et de pantalons Farah. Dans les tribunes, les gars de l’East End ressemblaient toujours à une armée, polos Fred Perry, Bombers MA1, jeans Lois et t-shirts Lonsdale, et donc les petits nouveaux de l’ICF faisaient vraiment look à part. En 1980, on a joué contre Everton en demi-finale de la FA Cup et tous les gars entre 15 et 20 ans qui se trouvaient là représentaient la symbiose de ce que l’on allait plus tard dénommer le ‘mouvement casual’.

Phil: Le style casual a vraiment commencé à grimper après le revival mod de 1979. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas de ‘scallies’ à droite à gauche puisque des gamins branchés musique électronique se sapaient déjà comme ça mais le revival mod était massif. Je me rappelle qu’on faisait les magasins dans le centre de Liverpool, autour de Button Street, et même en 1980 il y avait toujours un gros mélange de punks, skins, mods et de rockabillies. Le ‘look scally’ est devenu gros vers 1980/81 et semblait plutôt correspondre à l’electro et la synth-pop de groupes comme OMD, Human League, Kraftwerk. C’est vraiment comme ça que je l’ai vécu. Je vivais dans un bled à 20km de Liverpool, qui était scindée par la vieille ville, plutôt liée à Manchester de par son accent et la nouvelle ville, habitée par d’anciens liverpudliens ayant migré dans les années 60 et 70. Il y avait beaucoup d’hostilité entre les deux communautés et c’est là que j’ai commencé à suivre Manchester United parce que je me fritais tous les soirs avec des ‘scousers’ et ça ne me semblait pas très cohérent de supporter Liverpool. Ceci dit, il y avait plein de fans de Liverpool et d’Everton dans notre gang. Quelques uns de nos gars ont commencé à s’habiller ‘smooth’ (comme on disait en 1980) et c’était un peu considéré comme une trahison au début. La plupart des gars de notre bandes étaient skins, et les ‘smoothies’ étaient l’affaire des ‘scousers’ seulement. A cette période seuls les ‘scousers’ se fringuaient comme ça, jusqu’à ce match amical de pré-saison où 200 mecs de Wigan se sont pointés en vêtements ‘scally’. Quand nous sommes allés voir les matchs de Manchester United on s’est aussi aperçu que les ‘mancs’ étaient sapés pareil et quelques mois plus tard, de fin 79 à l’été 80, le virus s’était répandu dans tout le nord ouest. A cette époque, je n’avais pas encore suivi le mouvement, j’étais encore dans le punk et la oi! puis ensuite dans le rockabilly, la ‘northern soul’ et le funk, mais quand j’ai quitté l’école en 1982, je me suis converti. Pour mes 17 ans, je me rappelle avoir acheté une parka israélienne ‘Dubon’ et une paire d’Adidas Tenerife. Ca m’a tenu pendant un moment. En fait, je me rappelle avoir porté ces vêtements lors d’un voyage scolaire à Paris début 1983, et j’ai été alors surpris de voir que les Parisiens s’habillaient comme s’ils étaient dans un photoshoot pour The Face.

Les Casuals de Motherwell

Tu sais que ce style vestimentaire (sportswear) en France, était populaire dans les banlieues et au sein du mouvement hip hop?

Cass: Je n’étais pas au courant mais pour être honnête, dans les années 70 et 80, on ne remarquait pas de culture mode dans les tribunes françaises, ou plus généralement en Europe. Tu trouvais plutôt des gens sapés dans les boîtes de nuit mais pas de réel mouvement de mode. En France, ça se passait plutôt sur les podiums des défilés. On pouvait voir un échantillon de mode française lors des concerts où l’on se pointait à Londres. Les français qui étaient influencés par la musique britannique venaient vérifier à la source, à Londres et dans nos clubs de foot. A West Ham, nous avons un gros contingent de fans skinheads de Marseille, qui ont le soucis du détail, ils portent des Brogues, du Levi’s, Ben Sherman, Fred Perry, des bombers, etc. Ils ont vu des groupes comme Cockney Rejects et Cock Sparrer jouer en France et ont appris que ces groupes supportaient West Ham, ils sont donc venus nous voir. Nous avons aussi des supporters de Belgique, qui viennent des clubs d’Anderlecht et de Brogue.
Le lien avec le hip hop est intéressant car c’était la même chose ici au début des 80′s, quand les jeunes de la scène ‘street beat’ se sont mis à porter des doudounes sans manches et des vestes de survêtement pour fanfaronner dans le centre-ville et dans les clubs. C’est certain que des gars que j’ai interviewé dans mes livres ont dit ouvertement que c’est de là qu’ils ont tiré leur intérêt pour la mode et même la star du groupe Oasis, Liam Gallagher, a avoué que son influence vestimentaire quand il était gamin à Manchester venait du streetwear hip hop.
Le clip de Freez “I.O.U” sorti en 1983 sur Beggars Banquet met en scène un ‘soul boy’, qui fait du break dance, et démontre les similitudes avec le style des casuals, jeans ouverts en bas, Nike Legend, et diverses vestes de survêtement de marques ‘casual’. C’est ce que confirme Riaz Khan, un casual asiatique du Baby Squad de Leicester, dans son interview pour le documentaire ‘Casuals’.

Phil: Oui, il y a clairement un parallèle avec le hip hop mais crois-moi, personne ne savait ce qu’était le hip hop ou ce que les types de New York portaient en 79/80. On s’en est rendu compte quand la vidéo du Rocksteady Crew a commencé à tourner et à partir de là, il y a eu une séparation entre le look scally et le look hip hop. Les gamins noirs de Manchester se sapaient comme les kids blancs, même Breaking Glass, le crew de breakdance de Manchester portait des fringues estampillées scally quand ils ont commencé, avant de dériver vers un look hip hop plus classique en 83/84. C’est à cette époque que la mode hip hop s’est répandu internationalement et que le look casual/scally a été mis sur la touche et est resté limité à la Grande-Bretagne, avec peut-être quelques bandes en Hollande, Belgique et Allemagne qui l’ont vraiment compris. Le look ‘Ultra’ est plus similaire aux skinheads et même si des marques françaises et italiennes sont devenus importantes au milieu des années 80, on n’a jamais considérer les supporters français et italiens comme stylés. Les fans allemands et hollandais étaient aussi ridicules dans leur façon maladroite de copier à outrance les looks anglais. Même ici, Liverpool, Manchester et Londres aiment toujours ridiculiser les manières de s’habiller des autres villes anglaises.

Ton livre (Casuals: The story of a terrace cult NDLR) est sorti au début des années 2000, tu sentais une vraie attente derrière?

Phil: J’ai écrit des articles pour The Face et pour des fanzines, j’ai aussi créé mes propres zines dans les années 90 et je me rappelle traîner sur le forum Hoolifan, quand internet a vraiment commencé à connecter les gens, et demander à Martin King quand est-ce qu’il allait faire un bouquin sur la mode chez les supporters plutôt que sur le hooliganisme. Puis je me suis dit, pourquoi je ne le fais pas moi-même? Je traînais aussi sur le site Terrace Retro, une passionnante mine d’infos sur les casuals qui m’a donné l’idée d’organiser un festival à Liverpool en 2002, ‘Writing on the Wall’, afin de revenir sur les livres hooligan. Nous ont rendu visite: Cass Pennant de West Ham, Martin King de Chelsea, Tony Rivers de Cardiff ainsi que Peter Walsh de Milo Books. Je lui ai fait une proposition quelques mois plus tard, c’était un risque pour lui, il n’avait sorti que des livres sur les hooligans jusqu’alors et personne ne parlait jamais vraiment de la scène casual. Moi j’étais convaincu qu’il y aurait un marché à la clé, résultat il s’en est écoulé plus de 35 000 copies depuis 2003.

Retrouvez absolument l’intégralité de l’interview ici, et lisez-la en écoutant cette playlist super fort.

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