L’action sport en général, et le snowboard en particulier, c’était quelque chose qui te parlait ?
Oui, complètement, je viens du Jura donc j’ai pas mal pratiqué le snow quand j’étais plus jeune. J’avais déjà une connaissance du mouvement, moins du produit même si je n’aime pas avoir du mauvais matos. Je me suis plus focalisé sur les sensations. La plupart de mes potes sont des skieurs et eux vont super vite, moi j’ai plutôt tendance à prendre mon temps, apprécier les courbes, etc. De plus, comme je travaille tout le temps, quand je vais à la montagne ou faire du surf, c’est un tel break que ça me met dans un espace temps complètement différent, c’est super agréable. C’est un peu ce truc-là qui m’a guidé, en tout cas cette optique de créer un univers un peu « screw » qui tranche avec l’idée de vitesse qui caractérise les action sports. L’histoire de »Piano Piano » c’est ça, c’est aussi les contrastes entre le noir et le blanc, le rond et le carré, un graphisme rigide et une toile souple. J’ai voulu retranscrire cette idée d’opposition dans les photos, en propulsant les pièces dans un paysage de neige noire. On a tout shooté sur un terril de charbon.
Tu avais un brief de départ ou l’idée s’est-elle imposée d’elle-même ?
Ils m’ont laissé complètement libre, ce qui est très rare et hyper agréable. Bien sûr, ils sont venus me voir au départ parce qu’ils aimaient certaines choses et m’en ont fait part. Mais je n’ai fait que ces deux propositions de motifs, car je pense qu’il faut travailler comme ça, et ça a marché direct. Ils ont déclinés pleins d’autres produits mais ce sont les principaux. C’était super agréable.
Tu peux me parler de l’installation qui est autour de nous?
C’est seulement pour la présentation et le vernissage ce soir. Mais même si on est dans un cadre de présentation presse, j’ai vraiment voulu la concevoir comme si c’était une expo. C’était un travail d’installation, de photos que j’ai fait dans mon univers. Je ne me suis pas vu comme un simple prestataire pour Nike 6.0. L’échange qu’on a eu, que ce soit avec les US pour les vêtements ou avec la France pour l’installation, c’était une carte blanche. Après on a abordé chaque sujet ensemble, mais c’était parfait.
Tu viens du graffiti, ça t’influence toujours dans ton travail ?
Je n’en fais presque plus, mais je me sers encore de la bombe pour pas mal de projets. Ce qui m’intéresse aujourd’hui ce sont plutôt les installations: c’est là dedans que je m’exprime le plus. Ça vient de toute l’expérience que j’ai acquise en travaillant dans des espaces en friches, ou même de mes premières expos avec du graffiti mélangé à l’espace. C’est pour ça qu’aujourd’hui je travaille beaucoup sur le motif, parce que pour moi c’est une façon d’occuper l’espace : je le place comme une matière.
Comment es-tu tombé dans l’art?
Quand je me suis orienté dans mes études je ne pensais pas pouvoir me diriger vers une carrière artistique, donc j’ai choisi de faire du graphisme en gardant mes à-coté, et en continuant le graffiti. Petit à petit ça a fini par s’associer, et aujourd’hui, de plus en plus, mes commandes s’approchent d’un univers artistique personnel plutôt que de commandes de graphisme. Dans le luxe, il m’arrive d’avoir des commandes assez précises et on vient me voir pour des choses que les gens connaissent déjà donc c’est un peu plus contraint, mais la plupart des projets d’aujourd’hui sont complètement libres. J’ai une chance énorme. Et puis l’expérience du graphisme m’a donné un certain professionnalisme par rapport à un artiste qui a des méthodes répétitives. Là j’ai un panel de possibilités parce que je connais plein de techniques.
Les marques te laissent libres car elles connaissent déjà ton travail donc elles te font confiance…
C’est sûr que dans mes projets je ne suis pas fixé sur ma signature professionnelle, mais dans le message que je vais vouloir faire passer. Comme pour Nike 6.0 où je parle de sensations, de choses molles ou électriques. Après graphiquement, c’est vrai qu’on est un peu sur le même type de registre, et effectivement les gens viennent me voir pour ça. Mais je suis persuadé d’avoir une proposition différente à chaque fois. J’ai fait beaucoup de trucs avec Sixpack par le passé mais Nike c’est complètement différent, c’est une marque somptueuse. Quand les samples arrivent, ils sont parfaits, t’es sur le cul. Les stylistes sont carrés, il n’y a jamais de stress, c’est super agréable.
Le fait que tu aies des enfants, ça te donne envie de bosser sur des projets destinés à un jeune public ?
Justement, j’ai développé un projet que mes filles se sont complètement accaparé. C’était le design d’ateliers pour enfants, on a fait une espèce de module, pour lequel j’ai bossé avec Chevalier Edition qui font des tapis fabriqués au Népal, très haut de gamme. Au final le projet coûtait vraiment trop cher à la production, mais ce mobile marchait super bien : le fait qu’il soit déséquilibré, un peu dangereux, incitait encore plus les gamins à le tester. À la maison, mes filles sont devenues folles avec ce truc. Comme le proto a coûté plus de 10 000 euros à produire, là je suis en panique, à leur dire de se laver les mains avant de l’utiliser… Mais je pense que je vais le démonter et le recouvrir à nouveau, puis travailler avec Chevalier pour en faire une production un peu moins chère. J’essaye de faire pas mal de trucs différents, de sortir du délire « pochettes de disques », même si j’en fais toujours… D’ailleurs j’ai encore 5 albums en attente.
Il faut dire que la musique fait partie de ton histoire…
Ouai mais au bout d’un moment les associations que j’ai fait avec Institubes sont devenues trop pesantes, les gens venaient me voir parce que j’y étais associé, c’est pas forcément ce qu’il y a de plus intéressant.
Bosser avec des marques grand public comme les Galeries Lafayette ou Cacharel après avoir longtemps été associé à l’imagerie Institubes c’était un besoin pour toi ?
Déjà, il fallait que je bosse. Institubes c’était passionnant, une super aventure mais il a fallu que je passe à des choses un peu plus mainstream. Au bout d’un moment, ça a pris trop de place. D’un côté j’avais des projets très mainstream, de l’autre des projets difficiles avec des pochettes de disques pour lesquelles il y avait peu de moyens, c’était dur. On arrivait toujours à trouver des solutions mais au bout d’un moment c’était épuisant. Aujourd’hui je pense avoir trouvé mon juste milieu, je ne suis pas obligé d’aller chercher des projets pour en vivre. Et mine de rien, le luxe a été intéressant, parce que ça m’a obligé à me confronter à de grosses exigences de qualité, et c’est ce que je recherchais. Le fait que je sois un psychopathe de la qualité, je pense que ça s’est senti, que c’est ce pour quoi ça a fini par payer en musique comme dans d’autres domaines. Le message d’Institubes était super porteur et je soignais mes visuels, mais dans certains cas il y avait si peu de moyens que je ne pouvais pas faire suivre la qualité. J’ai un peu lâché tout ça mais j’ai toujours mes potes dans la musique, comme Concorde dont j’ai fait le clip, qui sont vraiment la famille. Du coup j’ai toujours un ou deux projets qui trainent mais ce n’est plus une volonté de ma part de faire des pochettes de disques à tout prix. Mais je pense être toujours un peu efficace dans ce domaine et, bien au delà du fait de faire juste un visuel, avoir une vision de DA plus globale pour les groupes.
Bosser sur des produits directement destinés à la vente comme la collection « Piano Piano » pour Nike 6.0 ou les montres G-Shock pour Chez Maman, ça te plaît ?
La production en série, c’est quelque chose qui a toujours fait partie de mon métier, et en plus, l’idée d’un design qui se duplique me fascine un peu : ça fonctionne comme un motif. Bref, je n’ai pas de restriction par rapport à ce type de travail. J’adore ça, et beaucoup d’artistes très en place le font aussi. Je n’ai pas le snobisme d’un artiste qui ne va vouloir faire que de l’édition limitée. Aujourd’hui on ne se pose plus la question de la légitimité de cette démarche, car de toutes façons l’art est financé par des grosses entreprises, et les artistes ne sont pas dupes. Je pense aussi que si je n’ai pas de problème avec ça, c’est parce qu’on ne me force pas la main. Ce qui peut déstabiliser l’artiste, c’est qu’une marque vienne chercher chez lui une certaine signature parce qu’elle lui semble commerciale. Les projets sur lesquels j’ai travaillé se sont faits main dans la main : on te donne carte blanche, tu travailles avec les gens, c’est super agréable, comme avec ceux de Chez Maman que je connais bien. Si on venait me réclamer une signature visuelle que j’utilise pour mon compte, ça me dérangerait et je pense que je ferais un hors sujet. Mon travail c’est de créer, de proposer des univers, d’inventer des histoires… L’idée c’est d’arriver sur un terrain un peu construit et de créer ton petit espace dans le paysage.
Faire une collab avec un artiste, c’est devenu un passage obligé pour les marques ?
Je ne pense pas que ce soit une caution pour les marques parce que c’est devenu très fréquent. Je pense que ça les intéresse parce que ça crée un point de vue qui vient parasiter la monotonie de leur gamme, ou plutôt y apporter de la fraîcheur. Mais elles choisissent aussi les artistes, ce qui signifie qu’elles se rapprochent de ceux qui leur semblent dans l’esprit de la marque, et donc qu’elles s’intéressent aussi au point de vue créatif. En tout cas dans le cadre de mes collaborations avec Nike ou le Coq Sportif, on a eu un échange dans ce sens là, intéressant. Quand tu bosses pour le luxe, ils ont des lignes directrices beaucoup plus strictes: pour L’Oréal, tu va travailler pour une identité, ton savoir-faire et tes idées seront au service de la marque. C’est intéressant aussi mais tu ne peux pas développer un univers personnel. Mais peut être qu’à un moment il y a effectivement eu un ras-le-bol des collabs, lié à la surenchère des associations d’artistes.
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